Depuis quelques jours, des images largement relayées sur les réseaux sociaux provoquent malaise, colère et indignation. On y voit de jeunes filles exposées à des gestes à caractère sexuel imposés en pleine foule, dans un contexte festif où la limite entre débordement collectif et violence manifeste semble avoir été délibérément effacée.
Face à ces faits, la Direction Départementale Nord du Ministère à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes a dénoncé des actes d’agression sexuelle et de harcèlement, évoquant notamment des attouchements commis sans consentement. Le choix des mots n’est pas anodin. Il oblige à regarder la scène pour ce qu’elle est réellement : non pas une simple dérive d’ambiance, mais une atteinte grave à la dignité des femmes ainsi qu’à leur intégrité physique et psychologique.
Le plus inquiétant, dans ce type de situation, n’est pas seulement ce qui est visible à l’écran. C’est aussi tout ce que la société a trop longtemps appris à tolérer sans le nommer correctement. Depuis des années, certains gestes imposés aux femmes dans des espaces publics ou festifs sont encore minimisés, excusés, absorbés dans une logique de foule où l’on fait semblant de ne pas voir la violence parce qu’elle se produit dans l’ambiance. Pourtant, lorsqu’un corps féminin devient un espace envahi, encerclé, touché ou humilié sans accord, il ne s’agit plus d’un jeu, ni d’une tradition, ni d’une effervescence populaire. Il s’agit d’une transgression. Et dans bien des cas, d’une agression.
C’est précisément ici que le débat doit être recadré avec rigueur. La vraie ligne de séparation n’est ni culturelle, ni générationnelle, ni festive. Elle est simple : le consentement. Tout commence là. Tout se juge là. Selon les Orientations gouvernementales en matière d’agression sexuelle du Gouvernement du Québec, citées par le CALACS La Lueur de l’Espoir, une agression sexuelle est un geste à caractère sexuel, avec ou sans contact physique, commis sans le consentement de la personne visée, par contrainte, manipulation, abus de pouvoir ou menace. Cette définition a le mérite de casser une vieille hypocrisie sociale : un acte ne devient pas acceptable parce qu’il est public, collectif, bruyant ou répété depuis longtemps. Dès lors qu’il est imposé, il bascule dans la violence. C’est aussi ce que rappelle la définition de l’Organisation mondiale de la Santé, citée dans le cadre du protocole de médecine légale clinique de l’Université de Genève : la violence sexuelle ne se limite pas aux formes les plus extrêmes ou les plus spectaculaires. Elle englobe tout geste sexuel commis sans accord libre de la personne concernée. Cela signifie une chose essentielle : il faut enfin sortir d’une compréhension archaïque de l’agression, comme si seule la brutalité la plus visible méritait d’être condamnée. En réalité, bien des violences commencent dans des gestes que certains préfèrent encore banaliser : toucher, saisir, forcer, coincer, imposer sa proximité, transformer le corps d’une fille en objet collectif d’excitation ou de domination.
Et c’est là que le danger social devient plus profond encore. Car ce genre de scène ne révèle pas seulement un acte individuel ; il révèle un système de permission tacite. Il montre comment un groupe peut créer autour de la victime un environnement où la violence devient possible, presque normalisée, parfois même applaudie. L’agression ne tient donc pas uniquement à la main qui touche. Elle tient aussi aux rires qui accompagnent, aux regards qui valident, aux téléphones qui filment, aux silences qui laissent faire. C’est dans cette mécanique collective que se construit l’impunité culturelle. Et c’est souvent là que la violence prend sa forme la plus insidieuse : lorsqu’elle cesse d’être immédiatement perçue comme une violence.

En Haïti, cette banalisation ne peut pas être analysée comme un simple problème de comportement déplacé. Elle s’inscrit dans un contexte beaucoup plus large, marqué par des violences basées sur le genre, des rapports de pouvoir profondément inégaux et une vulnérabilité constante des femmes dans l’espace public. Dans son texte de référence sur la protection des victimes de violences sexuelles et sexistes, Magarette Toussaint Georges rappelle que la violence sexuelle prospère toujours mieux dans les sociétés où les victimes hésitent à parler, où la peur freine la dénonciation, et où les institutions peinent encore à offrir une réponse suffisamment rapide, crédible et protectrice. En d’autres termes, ce que l’on voit dans une vidéo n’est jamais complètement séparé du climat social qui la rend possible.
Ce climat, justement, repose sur une confusion dangereuse entre culture de groupe et droit de disposer du corps d’autrui. Toute société a ses rites, ses rassemblements, ses habitudes festives, ses manifestations populaires. Mais aucune culture ne peut prétendre à la légitimité dès lors qu’elle exige, implicitement ou ouvertement, que des femmes supportent l’humiliation, l’intrusion ou la peur pour faire partie de l’ambiance. Une tradition ne devient pas respectable parce qu’elle est ancienne, répétée ou tolérée. Si elle humilie, envahit ou viole les limites du corps, elle cesse d’être une expression culturelle ; elle devient une pratique violente qu’il faut interroger, dénoncer et faire reculer.
C’est pour cette raison qu’il est essentiel de rappeler que le droit haïtien, lui, ne laisse pas place à l’ambiguïté sur le fond. Le Code pénal haïtien, dans sa Section IV sur les agressions sexuelles, modifiée par le décret du 6 juillet 2005, prévoit à l’article 278 que quiconque commet un viol ou toute autre agression sexuelle, consommée ou tentée, avec violence, menace, surprise ou pression psychologique, contre une personne de l’un ou de l’autre sexe, encourt une lourde sanction pénale. L’article 279 aggrave la peine lorsque la victime est âgée de moins de quinze ans, et l’article 280 prévoit des peines encore plus sévères lorsque l’auteur abuse d’une position d’autorité, agit avec complicité ou lorsque les conséquences sont particulièrement graves. En clair : les attouchements imposés sans consentement ne relèvent pas de l’excès festif ; ils relèvent du champ pénal.
Mais entre la loi écrite et la justice vécue, il existe encore en Haïti une fracture trop souvent douloureuse. Beaucoup de victimes ne parlent pas. Ou parlent tard. Ou parlent sans être réellement entendues. Les modules de Voix et Leadership des Femmes / CECI rappellent que ce silence n’a rien de mystérieux : il naît de la peur d’être jugée, de ne pas être crue, d’être exposée publiquement, d’être revictimisée par les questions, les soupçons ou les commentaires. Dans bien des cas, la violence ne s’arrête pas à l’acte subi. Elle se prolonge dans le regard social, dans la minimisation, dans la honte imposée à celle qui a subi au lieu d’être reportée sur celui qui a agressé. C’est pourquoi l’appel lancé aux victimes pour qu’elles se manifestent, portent plainte et se regroupent est important, mais il ne suffit pas à lui seul. Pour que cette parole existe, encore faut-il qu’elle trouve en face d’elle une structure de confiance. Une victime ne dénonce pas seulement lorsqu’elle a le courage de le faire ; elle dénonce aussi lorsqu’elle croit que parler ne la livrera pas à une nouvelle forme d’abandon. Cela suppose des institutions qui accueillent, protègent, enquêtent et agissent avec sérieux. Cela suppose aussi une société capable de changer de réflexe : au lieu de demander aux victimes de prouver qu’elles ont été agressées, il faut commencer par prendre au sérieux ce qu’elles disent, ce qu’elles montrent, ce qu’elles vivent.
Ce qui se joue ici dépasse donc largement le cadre d’une vidéo virale. Ce qui se joue, c’est la manière dont une société trace ou refuse de tracer la frontière entre le collectif et l’abus, entre la fête et la violence, entre le bruit de la foule et le droit fondamental à l’intégrité. Car aucune ambiance, aucune habitude, aucune tradition de groupe ne peut servir de passe-droit moral à l’envahissement du corps d’une femme. Il y a un moment où il faut cesser d’édulcorer les faits, cesser de détourner les yeux, cesser d’appeler cela autrement pour ne pas avoir à en assumer la gravité.
Au fond, la vraie question n’est pas seulement de savoir ce que montre une vidéo. La vraie question est plus inconfortable, donc plus honnête : combien de fois ce genre de scène a-t-il déjà été toléré, relativisé ou absorbé dans le vacarme collectif avant d’être enfin nommé pour ce qu’il est ? Tant qu’une société hésite à appeler l’agression par son nom, elle laisse une porte entrouverte à sa répétition. Et c’est précisément cette porte qu’il faut refermer.
Parce qu’en dernière instance, la ligne est claire, et elle ne devrait jamais être négociable : quand le consentement disparaît, la fête s’arrête ; l’agression commence.
Références
Gouvernement du Québec, Orientations gouvernementales en matière d’agression sexuelle, cité par CALACS La Lueur de l’Espoir :https://calacslueurdespoir.org/formes-de-violences-sexuelles-calacs/
ONU Femmes, définitions du genre, cité dans : École de la Magistrature (EMA), Haïti, Manuel de formation à l’usage des acteurs judiciaires : Genre, violences basées sur le genre, principe de non-discrimination et identité de genre.
Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (OHCHR), Haïti : les gangs utilisent la violence sexuelle pour répandre la peur, 14 octobre 2022 :https://www.ohchr.org/fr/press-releases/2022/10/haiti-gangs-use-sexual-violence-instill-fear-un-report
Voix et Leadership des Femmes / CECI (août 2021), Modules de formation en intervention féministe en matière de violences basées sur le genre.
Toussaint Georges, Magarette, Comment la justice en Haïti protège les victimes de violences sexuelles et sexistes ?
Code pénal haïtien, Section IV – Agressions sexuelles, modifiée par le décret du 6 juillet 2005, articles 278 à 280.
Organisation mondiale de la Santé (OMS), définition de la violence sexuelle, citée dans : Protocole CAS Genève, cours de médecine légale clinique de Dre Christelle Lardi, Université de Genève.









Leave a Reply